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RACISME ET XENOPHOBIE
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#### MON VOYAGE DANS L'EUROPE RACISTE
"Désolé, Monsieur, le restaurant est complet"

Journaliste, britannique et noir, Gary Younge a depuis longtemps fait l'expérience du racisme ordinaire. Au cours d'un reportage qui le mène à Vitrolles, Milan, Innsbruck et Munich, il narre la succession d'humiliations et de petites vexations subies au quotidien. Dans ces pays où des formations d'extrême droite font désormais partie du paysage politique et siègent dans des instances locales, voire nationales, les discours et comportements racistes se banalisent avec une rapidité inquiétante. Le combat pour le droit des "non-Blancs" à vivre dans ce qui est de fait "leur" pays est loin d'être gagné.

THE GUARDIAN (extraits)
Londres
Le Soir

Il faisait très beau, ce jour-là, en Dordogne. Richard entra dans ma chambre, les larmes aux yeux et une tente dans les bras. Nous nous étions connus en Angleterre, au printemps, à l'occasion d'un échange scolaire. Au moment de partir, il m'avait invité à passer une partie de l'été chez lui. J'étais arrivé depuis trois jours lorsqu'il vint me trouver, les yeux rougis et gonflés, pour me dire qu'il y avait un "gros problème". Son père lui avait dit qu'il ne supportait pas d'avoir un Noir sous son toit. Puis il était sorti, en précisant que je devais être parti à son retour. "Dis-moi ce que tu en penses", me demanda Richard dans un anglais approximatif (sa connaissance de la langue se limitait ou presque aux jurons que je lui avais appris). De mon côté, j'avais déjà commencé à remplir hâtivement mon sac à dos. Je ne savais pas quoi dire. "Je crois qu'on ferait mieux de partir", proposai-je. Dans un silence pathétique, écrasés par un soleil radieux, nous parcourûmes péniblement les trois kilomètres qui séparaient la ville du terrain de camping.
Nous étions en 1984, j'avais 15 ans. Le groupe Wham figurait en bonne place au hit-parade, les mineurs étaient en grève et un obscur parti français de la droite dure, le Front national, venait de recueillir 11 % des suffrages aux élections européennes. A l'époque, les analystes politiques parlaient d'accident, mais, en quelques années, le succès du FN allait essaimer sur tout le continent. En 1989, l'Autrichien Jorg Haider, chef du Parti libéral (FPOe), une formation de droite, était élu gouverneur de la province de Carinthie. En 1993, Die Republikaner [Les Républicains] connaissaient une ascension vertigineuse en Allemagne. Toujours en 1993, un parti fasciste, le Vlaams Blok, devenait la première formation politique à Anvers, capitale européenne de la culture. Dès 1994, les fascistes étaient également présents dans le gouvernement italien.
Chaque fois que je suis retourné sur le continent, la situation semblait s'être dégradée. En 1991, j'ai été tabassé par des policiers dans le métro parisien. Un an auparavant, j'étais avec mon frère à la réception d'un hôtel à Barcelone lorsque deux touristes blancs se sont vu offrir la chambre qui n'était pas disponible pour nous. Quelques années plus tard, un employé de ferry, flamand, menaçait de me jeter par-dessus bord parce que j'avais mis les pieds sur un siège pendant une traversée de nuit. Autant d'humiliations et de petites vexations qui auraient pu se produire en Grande-Bretagne. A une différence près, et de taille : dans ce pays, les fascistes ne siègent pas au gouvernement, ni dans les instances locales. On n'y trouve pas de parti électoralement puissant dont l'objet principal soit de prôner l'intolérance. Et le débat sur les relations avec les immigrés ne tourne plus autour des procédures d'expulsion. Pour l'essentiel, le combat pour le droit des Noirs à vivre dans ce pays a été gagné. Dans de nombreux Etats du continent, il continue de faire rage. Presque partout, il est en passe d'être perdu.
A l'heure actuelle, dans cinq pays de l'Union européenne (l'Autriche, l'Italie, la France, la Belgique et le Danemark), des partis d'extrême droite obtiennent plus de 5 % des voix aux élections. Dans trois d'entre eux (l'Autriche, l'Italie et la France), ils atteignent des scores égaux ou supérieurs à ceux des démocrates libéraux en Grande-Bretagne. A la veille du XXIe siècle, le fascisme s'est réinventé dans le paysage politique européen sous la forme d'une idéologie de masse. "Nous avons obtenu une grande victoire stratégique. Nous ne sommes plus diabolisés", se réjouissait récemment le numéro deux du Front national, Bruno Mégret.
Mais ce n'est pas la seule chose qui ait changé sur le continent depuis 1984. Lorsque j'ai été mis à la porte de la maison de Richard, j'ai emporté avec moi mon passeport britannique, à la couverture noire rigide. Aujourd'hui, j'en ai un violet, plus léger, sur lequel est écrit Union européenne. Le père de Richard est désormais un de mes concitoyens dans ce projet supranational dont le territoire s'étend de Lisbonne à la Laponie. Nous partageons une même Cour des droits de l'homme, un même volet social et bientôt la même monnaie. Ce continent est censé être le mien autant que le sien. Mais, à l'instar de nombreux Britanniques (bien que pour des raisons différentes), je reste sceptique.
La préposée au contrôle des passeports, à l'aéroport de Marseille, partageait mes doutes. Elle a feuilleté plusieurs fois mon passeport, dans un sens, puis dans l'autre, avant de me demander de patienter, le temps qu'elle aille consulter ses collègues. J'ai eu peur que ce soit à cause de ma photo. Non seulement parce qu'elle représente un visage noir, mais aussi et surtout parce qu'elle a été abîmée. Un mois auparavant, à l'aéroport de Rome, j'avais demandé mon chemin à un policier, lequel avait aussitôt voulu voir mon passeport. Je le lui ai tendu. Il a alors cherché à glisser ses doigts sous le plastique recouvrant ma photo. Lorsque j'ai voulu reprendre mon passeport en lui disant de ne plus y toucher, il a tapoté sur son pistolet et m'a recommandé de "rester tranquille". Puis il l'a emporté. Je ne suis parvenu à le récupérer et à prendre mon avion qu'avec l'aide d'un représentant d'Air Afrique. "Ces gens-là, ils ont cinquante ans de retard. Je suis vraiment désolé", m'a-t-il dit. Un mois plus tard, à l'aéroport de Marseille, la préposée est revenue vers moi et m'a demandé si j'avais un billet de retour. "Oui. - Je peux le voir ? - Je n'ai pas besoin d'avoir un billet de retour pour entrer en France", lui ai-je répondu. Elle a poussé un long soupir. Elle était lasse, très lasse. Et voilà que je n'étais plus raisonnable. J'avais un billet, mais je refusais de le lui montrer. Je ne voyais pas pourquoi je l'aurais fait. Pendant ce temps, dans une autre file, six Blancs ressortissants de l'Union européenne sont passés. Il y avait même deux Philippins, dans la queue réservée aux non-Européens, qui sont partis avant moi en direction du tapis à bagages. J'ai fini par lui montrer mon billet. Elle l'a examiné pendant quelques instants, puis m'a fait signe d'avancer.
Il règne en Provence une chaleur pesante, écoeurante. La région est le fief du Front national. A quelques kilomètres à peine de l'aéroport se trouve la petite ville de Vitrolles, qui a élu en février 1997 un maire Front national - à l'instar de trois autres cités provençales. Depuis l'élection de Catherine Mégret, la femme du numéro deux du FN, la mairie n'a pas chômé. Elle a offert une "allocation municipale de naissance" aux "parents français" pour les encourager à faire plus d'enfants que les immigrés. Mais à peine avait-elle versé la première allocation qu'un tribunal a jugé cette mesure illégale. La famille concernée a d'ailleurs rendu l'argent lorsqu'elle a réalisé de quoi il retournait. La mairie a également fermé un café-musique financé par la municipalité parce qu'il refusait d'y produire de la chanson française "traditionnelle". Et elle a rebaptisé bon nombre de rues pour "réaffirmer l'identité provençale et française de Vitrolles".
Nous voici place de Provence, qui s'appelait encore récemment place Mandela. Tout près se dresse l'hôtel de ville, d'où l'on a décroché le drapeau de l'Union européenne pour le remplacer par celui de la Provence prérévolutionnaire. "Tout ce qu'ils font est symbolique. Mais les symboles ont une signification. Ils donnent aux gens la confiance nécessaire pour dire des choses qu'ils gardaient pour eux-mêmes jusqu'ici. Ils ont le pouvoir de banaliser l'inacceptable", résume Martine Sintas, membre de la Ligue des droits de l'homme. Ce phénomène est particulièrement sensible dans l'un des lycées de la ville : lors d'une journée portes ouvertes, le proviseur de l'établissement a reçu Mme Mégret avec un faste inédit pour une telle occasion. Cette initiative a provoqué des réactions de la part du personnel et des élèves, et abouti à la suspension du proviseur.
Le train longe à présent le littoral rocheux de la Côte d'Azur et suit le haut de la botte de l'Italie avant de remonter jusqu'à Milan. Si Vitrolles est l'archétype des villes dont les fascistes sont en train de s'emparer, l'Italie illustre parfaitement la façon dont ils sont parvenus à le faire. Le parti fasciste italien - le Mouvement social italien (MSI) - a connu des mutations qui donnent au Nouveau Labour de Tony Blair un petit air dépassé. Afin d'éclaircir sa couleur fasciste, il s'est transformé en une coalition de droite élargie et rebaptisée Alliance nationale. Son leader, Gianfranco Fini, est favorable à la monnaie européenne, à l'accueil des demandeurs d'asile kurdes et à l'organisation d'un pèlerinage de repentance en Israël. Dès 1994, il avait réussi à obtenir trois sièges au gouvernement et était considéré comme le principal chef de file de la droite. Fini a commencé par se présenter comme un "postfasciste" . Alessandra Mussolini, députée MSI et petite-fille du Duce, semblait nourrir quelques doutes au sujet du "post". "S'il avait vécu aujourd'hui, mon grand-père aurait fait la même chose que Fini." Les fascistes italiens ont bien effectué un virage vers le centre, mais la société italienne est venue à leur rencontre à mi-chemin. Il y a deux ans, lorsqu'une femme noire a été élue Miss Italie, certains responsables se sont plaints qu'elle n'était "pas représentative de la beauté italienne" . La presse l'a sacrée "Miss Discorde". A Crémone, quand le footballeur [noir] Paul Ince a ironiquement applaudi la foule qui scandait des insultes racistes, il a reçu un carton jaune. Le succès des fascistes est d'autant plus frappant que l'Italie reste une nation d'émigrants.
Ce soir-là, je suis sorti pour dîner et j'ai atterri Via Pisani, devant un restaurant dénommé Al Graticiello. "Nous sommes complets", m'a dit la dame de l'accueil. Elle mentait. Je me suis déjà vu refuser l'entrée d'établissements autrement plus chics qu' Al Graticiello et je connais le truc. Lorsque leur carnet de réservations est effectivement plein, ils cherchent tout de même un créneau libre, vous demandent d'attendre pendant une éternité, prennent un air désolé et s'excusent. Lorsque c'est un problème de couleur, ils se contentent de lâcher un "Nous sommes complets", en se disant que vous comprendrez le message. En passant la tête dans la salle, j'ai pu constater qu'elle était vide. "Ça n'a pas l'air très plein", ai-je remarqué. "Nous ne servons que dans le jardin", a rétorqué l'hôtesse. "Est-ce que je peux jeter un coup d'oeil au jardin ?" "Je vous ai dit que nous étions complets", a-t-elle répété en se levant de son bureau, comme pour m'empêcher d'entrer. "Je sais, mais je ne vous crois pas", lui ai-je répondu avant de tourner les talons.
Le trajet entre Milan et Innsbruck, en Autriche, a duré environ six heures. Tandis que le train gravissait les montagnes du sud du Tyrol, un épais duvet nuageux semblait s'approcher inexorablement des collines de pins, pour finir par se répandre en pluie. En chemin, des douaniers sont montés à bord. J'étais le seul Noir dans le compartiment - et la seule personne dont le passeport les intéressait. Deux d'entre eux, bientôt épaulés par un troisième, l'ont examiné avec une curiosité mêlée d'incrédulité. Puis ils ont fini par me le rendre. Pendant ce temps, j'essayais de paraître le plus las possible. Entre ces deux pays, signataires des accords de Schengen, de tels contrôles ne devraient plus exister. Mais l'Europe sans frontières avoue ses limites lorsque la couleur de peau entre en jeu. Innsbruck apparaît comme une petite ville, coincée entre les Alpes au nord et les monts Tuxer au sud. L'errance de Sonny, un Ghanéen de 34 ans, a commencé dans le désert de Libye. A 12 ans, il s'engage dans l'armée ghanéenne, mais son bataillon est envoyé pour soutenir la Libye, alors en guerre contre le Tchad. Sonny (ce n'est pas son vrai nom) s'enfuit, d'abord à Malte, où il achète un passeport kenyan, puis en Yougoslavie et, enfin, en Hongrie. Là, il verse environ 200 dollars à un passeur, qui l'aide à franchir la frontière autrichienne en compagnie d'une cinquantaine de Bangladais et de Pakistanais. Mais ils sont interpellés par la police des frontières. Sonny décide alors de déchirer son faux passeport pour empêcher les autorités de découvrir son pays d'origine. Puis il parvient à s'échapper. Par la suite, il demandera et obtiendra l'asile politique en Autriche. A son arrivée, il se heurte à un milieu hostile. "Dans la rue, les gens m'interpellaient : 'Hé, négro ! Hé, l'homme-singe !' Et j'avais toujours des problèmes avec la police. Il m'arrive encore de me faire insulter, et des hommes cherchent parfois à me provoquer. Mais je ne peux rien faire, parce que, en cas de bagarre, c'est moi qui serai accusé. Et, à partir du moment où la police s'en mêle, elle peut vous expulser. Alors, je réponds uniquement quand ce sont des petits enfants qui m'insultent." Aujourd'hui, Sonny travaille sur un chantier avec des Turcs et des Tchèques. Il mène une vie de célibataire, drague les filles, boit quelques bières avec ses amis togolais et envoie de l'argent à sa famille. Sonny est en Autriche depuis dix ans. Mais il ne peut voter qu'aux élections locales.
Munich est à deux heures d'Innsbruck, de l'autre côté des montagnes, par-delà les collines verdoyantes de Bavière. Ali est né dans la région, mais il se sent aussi allemand que Sonny se sent autrichien. "Mes parents sont arrivés ici dans les années 60. J'y ai passé toute ma vie. Mais, ici, les enfants d'immigrés restent des immigrés jusqu'à leur mort. Vous pouvez avoir lu Goethe, porter des culottes de cuir typiques et avoir appris les danses bavaroises, on vous considère toujours comme un immigré." L'Allemagne possède l'une des législations les plus restrictives d'Europe en matière d'immigration : seules les personnes "de sang allemand" ont automatiquement la nationalité allemande. Les gens nés sur place ont les plus grandes difficultés à faire respecter leurs droits. Fin avril, les autorités ont ainsi ordonné le renvoi en Turquie d'un délinquant récidiviste de 13 ans, né en Allemagne, et de ses parents, installés dans le pays depuis trente ans. L'adolescent présentait, paraît-il, "un risque majeur pour la sécurité et l'ordre public".
Pendant les deux jours que j'ai passé à Munich, mon identité a été contrôlée deux fois, le soir, alors que je marchais dans le passage souterrain de la gare centrale. Les deux fois, j'ai dit que j'étais anglais et que je n'avais pas mon passeport - avant de déconcerter les policiers en leur tendant un permis de conduire américain et une carte du NUJ, le syndicat national des journalistes [britannique]. Par deux fois, ils ont bougonné et... m'ont laissé passer.
J'ai quitté Munich pour Marseille en train, par le même chemin qu'à l'aller. Dans un bar de Nice, où je faisais escale, j'ai rencontré un compatriote. Sous son influence, la conversation, qui avait démarré sur le football, a glissé vers la France et les Arabes, puis sur les Noirs en Grande-Bretagne. "J'habite Southall [un quartier populaire à l'ouest de Londres], et c'est sympa. Des fois, ils exagèrent un peu, à vouloir obtenir des faveurs, à faire venir leurs familles et tout ça. A part ça, en général, il n'y a pas de problème, m'a-t-il dit. Mais les demandeurs d'asile, je trouve qu'ils se foutent du monde. Il est temps qu'on s'occupe un peu de nous, pour une fois." Je commençais à revenir vers un racisme que je comprenais, c'était déjà ça.

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