CES MESSIEURS AFRIQUE (Suite)
Par STEPHEN SMITH ET ANTOINE GLASER (source www.liberation.fr)
Pour le dire d'emblée : il ne nous importe pas de juger. D'autant qu'il n'y a pas, d'un côté, le brave gaulliste, pétri de sentiments élevés, et, de l'autre, l'homme sans passeport, le lobbyiste « multicarte » qui, dépourvu d'idéal, renie sa patrie. Nous n'avons aucune raison de vouloir a posteriori sanctifier les réseaux, quel qu'en fût le héros, pas plus qu'il ne nous viendrait à l'esprit de vilipender a priori les lobbies franco-africains que nous voyons émerger. Quand on veut faire des affaires, emporter des marchés dans un monde capitaliste sans remords de l'être, n'est-il pas finalement plus sain de ranger les drapeaux, de ne pas mêler aux données du marché et de la concurrence la France, son « rang » et sa « grandeur » ? En Afrique, pas plus qu'ailleurs, le verbe « soumissionner » ne devrait pas être dérivé du mot « soumission ». Encore qu'il faille sans doute s'interroger. Peut-être, dans son état de faiblesse actuel, l'Afrique n'a-t-elle le choix qu'entre la soumission à une puissance tutélaire et sa soumission aux lois du marché ; entre une collusion clientéliste et l'anonymat de la mondialisation. Bref : entre Charybde et Scylla. Aux Africains d'en décider. Notre propos n'est pas de comparer les vices et vertus respectifs des - vieux - réseaux et des - nouveaux - lobbies. D'enquête et d'analyse, ce livre s'en tiendra aux faits, à l'indéniable évolution : en perdant leur particularité, les relations franco-africaines perdent aussi leur notion fétiche, le sésame-ouvre-toi de la familiarité à tous les étages de l'État et jusqu'au plus haut niveau. Du réseau, on passe, plus banalement, au lobby. Comme le grand départ de l'Afrique et, parallèlement, la monopolisation de ses rentes de situation, ce processus est cependant contradictoire : plus la France officielle abandonne des pans entiers de son « dispositif » sur le continent noir, davantage elle y pousse « ses » Messieurs Afrique, des privés qu'elle considère, faute de mieux, comme des lampadophores de sa présence menacée. Plus, aussi, la France se soumet à l'échelle de l'Afrique aux doctrines égalisatrices de la Banque mondiale et du FMI, davantage elle est tentée de se jouer des règles de la bonne gouvernance dans son « pré carré », l'empire peau de chagrin, ultime refuge de sa nostalgie coloniale, de ses « liens particuliers », de ses indéfendables rentes de situation. Sans cultiver le paradoxe, on peut en conclure que l'avancée victorieuse des lobbies en Afrique sera émaillée de barouds d'honneur des réseaux, qui auront la vie dure. D'ailleurs, depuis longtemps déjà, le Nigeria et l'Angola sont pour la France d'une importance économique capitale. Cependant, ces deux pays n'ont que des lobbies à Paris alors que, bac à sable budgétivore, le Tchad y dispose d'un influent réseau de soutien, notamment dans les milieux militaires. On pourrait multiplier les exemples. Ainsi, pour des raisons historiques et sentimentales, le Sénégal restera-t-il encore longtemps pour la France « plus » qu'un simple pays producteur de cacahuètes. Pour avoir affirmé dans une interview que l'économie sénégalaise était « cliniquement morte », maintenue en vie seulement par des subventions étrangères, l'africaniste Jean-François Bayart a été exclu du CAP, le Centre d'analyses et de prévision du Quai d'Orsay. On ne badine pas avec les tabous.
La privatisation - ou, plus précisément, la « désétatisation » - des réseaux d'influence de la France en Afrique est une tendance lourde qui, non seulement génère ses propres contradictions, mais s'impose aussi à plusieurs vitesses. Deux pôles extrêmes pour l'illustrer : le réseau militaire et le lobby humanitaire. D'un côté, au sein de l'État, les galonnés de la Coloniale, les méharistes et autres amateurs des sables chauds gardent toujours la haute main sur des pays comme le Tchad, la Centrafrique et Djibouti, même si leur réseau s'effiloche, vieillit. De l'autre, issus de la société civile, les organismes humanitaires s'intéressent à l'Afrique, s'y sont très fortement investis. Cependant, s'ils connaissent parfaitement les antichambres de l'État et, surtout, les méandres bureaucratiques de l'Union européenne pour y solliciter des fonds, les humanitaires traversent rarement le miroir. S'ils le font, c'est à titre individuel, pour des raisons de carrière et non pas pour un quelconque « dessein africain » dont ils seraient porteurs et pour lequel ils seraient recrutés. Conséquence : à Paris et Bruxelles, l'Afrique dispose d'un lobby humanitaire ; au coeur de l'État français, le continent peut compter sur - et doit compter avec - un réseau militaire. Toutefois, on peut faire du neuf avec de l'ancien. Et inversement. On l'a vu, entre décembre 1992 et mars 1995, en Somalie, et surtout, l'été 1994, avec l'opération Turquoise au Rwanda. Des interventions à caractère « militaro-humanitaire » y ont lié, pour ce qui concerne la France, un puissant réseau à un influent lobby. Était-ce le fameux mariage de la carpe et du lapin ? Cela se discute. Le fait est que deux paradigmes de sollicitude à l'égard de l'Afrique - un ancien et un moderne - ont démontré qu'ils pouvaient coexister, qu'ils pouvaient joindre leurs forces dans des formes syncrétiques d'action. La leçon mérite d'être retenue. Il n'y a donc pas, d'un côté, le réseau, et de l'autre, au-delà d'un fossé incomblable, le lobby. Il y a deux formes d'organisations, avec leurs caractéristiques, leurs traditions, leurs modes opératoires. Pour reprendre l'exemple : le militaire qui, au sein de l'armée et, donc, de l'État français, a fait l'essentiel de sa carrière en Afrique, a tendance à idéaliser le continent comme sa « vocation » et, partant, comme une vocation « naturelle » de la France ; l'humanitaire qui, tantôt à Sarajevo tantôt à Kigali, apporte des secours aux victimes quelles qu'elles soient, perçoit l'Afrique comme un théâtre d'opérations parmi d'autres, une « mission » ponctuelle. Cela n'empêche ni, chez l'un, la lucidité, ni, chez l'autre, les sentiments.
Mais pourquoi, aujourd'hui, ce passage de témoin des réseaux aux lobbies franco-africains ? La réponse la plus succincte : parce que la France a échoué dans sa Résistance sur le continent. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, sous la pression - déjà - des Américains, il avait fallu décoloniser, se conformer à la charte de l'Atlantique, dictée en août 1941 par Franklin Roosevelt qui, contre les réticences de Winston Churchill, y avait inscrit « le droit de tous les peuples de choisir la forme de gouvernement sous laquelle ils veulent vivre ». Dans le fracas des armes, en Indochine et en Algérie, ou autour d'une table de négociations, pour la plupart des pays d'Afrique noire, ce fut alors la grande poussée victorieuse d'une mondialisation marchande, la banalisation d'une scène internationale où l'échange de plus en plus important de biens, de services et d'informations ne s'accomodait plus de métropoles et de pays dépendants. Le « pacte colonial » avait vécu. L'État indépendant et souverain, à la fois ordonnateur du marché national et Léviathan, s'est imposé sur les cinq continents. Seulement, en Afrique subsaharienne, de loin la terre la moins développée, la France, de connivence avec les élites locales « évoluées », a fait passer les apparences pour la réalité : « l'indépendance du drapeau » y a tenu lieu de souveraineté. Personne n'en était dupe, surtout pas l'Amérique. Mais, du temps de la Guerre froide, le « gendarme de l'Afrique » l'aidait à empêcher le continent le plus pauvre de basculer dans l'autre camp. Cette sous-traitance stratégique méritait compensation : l'acceptation des « chasses gardées » en Afrique francophone. Ainsi, pour l'Amérique, la France en Afrique était, à petits frais, un souci en moins. Or, depuis la chute du mur de Berlin, c'est un débouché disparu, des marchés perdus dans une zone restée sous haute protection. Il a donc fallu résilier, à son tour, le pacte néocolonial. En janvier 1994, la dévaluation du franc CFA - véritable socle économique de la « Françafrique » - a revêtu, précisément, cette signification. Sans surprise, Jacques Foccart y était farouchement opposé. Sans surprise aussi, il n'a pas pu « redresser la situation », lorsqu'il est revenu peu après aux affaires, grâce à la victoire de Jacques Chirac en mai 1995.
On l'a souvent dit, et c'est vrai : après un demi-siècle de stabilité monétaire, le changement historique de parité a déprécié l'Afrique francophone, à ses yeux aussi symboliquement, de la moitié de sa valeur d'échange avec le monde extérieur. Ce n'était pas seulement un acte comptable mais, entre Paris et les capitales africaines, un divorce contractuel, la fin d'une collusion institutionnalisée. Rien de brutal, mais une lente érosion. Au terme d'une longue maladie, la communauté franco-africaine s'est éteinte. Certes, elle vit encore dans les souvenirs, hante des lieux et donne le change dans les discours du dimanche, parfaitement lignifiés. Mais, dans les faits, le « dispositif » de la France en Afrique - le nombre de ses expatriés, de ses coopérants, de ses investissements et, bientôt, de ses soldats « prépositionnés »... - s'effiloche de jour en jour. A l'occasion de la dévaluation, l'Afrique francophone a pris douloureusement conscience du décentrage de son environnement international. Si, jusque-là, Paris était resté la « ville lumière » et le lieu d'octroi d'aides budgétaires, les anciennes colonies françaises, désormais soumises sans recours possible aux programmes d'ajustement structurels (PAS) de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI), apprennent à fixer leur regard sur Washington et, pour ce qui est de l'action multilatérale des Nations unies, sur New York. En revanche, Paris, naguère l'indiscutable métropole de ses anciens « sujets » africains, devient de plus en plus une capitale européenne parmi d'autres. Les tam-tams du « village franco-africain » se taisent, et les dirigeants du continent doivent fortement élever leur voix pour se faire entendre. Encore qu'ils soient toujours reçus à l'Élysée, par « Chirac l'Africain ». Mais sous les ors et dans les fastes de la présidence, l'exception cache la règle : entre le continent noir et la France, de plus en plus de barricades sécuritaires se dressent et empêchent les rencontres. Pour le commun des Africains, le voyage à Paris s'est transformé en parcours du combattant. De « lois Pasqua » en « lois Debré », les immigrés - cette masse anonyme dans laquelle se perdent nos anciens « amis africains », liés à la France « par la géographie et par l'Histoire », « non pas par le sang reçu mais par le sang versé sur les champs de bataille » - sont de plus en plus nombreux à plonger dans l'illégalité. Tandis que le discours sur « la vocation africaine de la France » ou sur « la grande famille de la francophonie » sert toujours de langue de bois diplomatique aux rendez-vous franco-africains, la hache qui a été plantée dans la porte de l'église Saint-Bernard, pendant l'été 1996 à Paris, a touché au coeur toutes ces hypocrisies.
Dans la capitale française, on vit désormais davantage à l'heure de Singapour et de Hongkong qu'à celle de Dakar. Le dispositif institutionnel et le tisssu relationnel entre la France et ses ex-colonies africaines s'étant délités, les liens commerciaux et privés ont été mis à nu. Ils sont faibles. Les bastions africains dans les grands groupes industriels français ont baissé le pont-levis. Désormais, tout le continent noir n'est souvent géré que par un demi-poste du département export, en annexe du Moyen-Orient. Finies, ou presque, les baronies inexpugnables des « Messieurs Afrique » mi-commerciaux, mi-diplomates. Leur carnet d'adresses et, plus particulièrement, la liste des noms et des comptes des « commissionnés » locaux ne servent plus de bon de garantie pour ce qui fut l'un des postes les plus stratégiques et les plus sensibles de l'entreprise. Hier, ils étaient des intouchables. Aujourd'hui, dans tous les domaines, ils sont des « castés » : des parias, des gens à part, sur un créneau perdu. Les anciens comptoirs qui, dans les années 70, avaient donné naissance à de florissantes compagnies commerciales sont en train de se replier. Optorg, le roi des engins de chantier, a été repris par l'ONA - l'Omnium nord-africain, le groupe privé et royal marocain, lui-même un ancien comptoir colonial - et la SCOA, la Commerciale de l'Ouest africain, a été réduite à sa plus simple expression tandis que la CFAO n'est plus qu'une modeste filiale du groupe Pinault. Si le « Paris-village » du continent noir n'a pas vraiment émigré en banlieue et anime toujours le triangle d'or entre Neuilly-Auteuil-Passy, La Madeleine et l'Église Saint-François-Xavier, proche du Champ-de-Mars, ses membres sont désormais obligés de se regrouper dans des clubs pour se compter. Ils se retrouvent ainsi au Cercle interallié ou au cercle militaire de Saint-Augustin. Ils y invitent les quelques hauts fonctionnaires restés fidèles au continent et encore chargés des seules anciennes colonies. Mais, depuis la disparition de l'École de la France d'outre-mer, ces derniers sont en voie de « désafricanisation », sinon d'extinction. A la connaissance approfondie du continent et de ses réalités, s'est substitué un vernis africain, mélange de facéties imitatrices, de quelques références incontournables et d'une bonne dose de préjugés. Hier, on connaissait le pays, aujourd'hui, on connaît le dossier. Demain, on ne connaîtra peut-être plus que le TOFE (tableau des opérations financières extérieures)...
Dans l'appareil de l'État, des états-majors militaires aux « desk pays » du Quai d'Orsay et de la Coopération, les spécialistes de l'Afrique sont, certes, toujours en place. Mais, au fil des ans, leurs rangs se sont clairsemés et leur pouvoir s'est dilué par un élargissement des instruments de l'Aide publique au développement (APD). Depuis la dévaluation du franc CFA, la France a passé la main financière aux institutions de Bretton Woods. Aussi, en matière économique, Paris n'a plus de doctrine africaine. De la « mise en valeur » de la plus grande France, après un détour flamboyant par la coopération « mutuellement bénéfique » entre « partenaires égaux », on est passé à la « bonne gouvernance » d'États indépendants et, à présent, sommés de l'être. A Paris, la « Rue Monsieur » a été maintenue comme ministère délégué, puis comme secrétariat d'État. Sa mise sous tutelle du Quai d'Orsay n'est pas encore très affirmée, la création d'un « grand » ministère du Développement et de la Solidarité internationale et d'une « grande » Agence de coopération demeure un rêve de militants socialistes pour le moment. Cependant, l'ouverture du champ de compétences de la Rue Monsieur à l'ensemble des soixante et onze pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP), liés à l'Europe par une convention de coopération économique et financière, érode son caractère de « ministère de l'Afrique », sous-entendu : des anciennes colonies sur le continent. Encore que, sous la houlette du ministre Jacques Godfrain, pupille très « terrain » de Jacques Foccart , ce changement amorcé sur le plan institutionnel - vers un futur ministère intégré au Quai d'Orsay et gérant l'aide française dans le monde entier - n'ait guère entamé les mentalités. Déjà en retard d'une révolution, la « Coop » cultivait de son temps, en plus, l'esprit rétro. Franc-maçon sans autre connaissance de l'Afrique que la coopération décentralisée - 350 000 francs en 1996 - qu'il mettait en oeuvre comme président du conseil régional des Côtes-d'Armor dans le nord-est du Niger, le nouveau secrétaire d'État, Charles Josselin, est attendu au tournant.
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