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LES OBSCURES RELATIONS FRANCO-AFRICAINES
LES MESSIEURS AFRIQUE


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"CES MESSIEURS AFRIQUE"
par STEPHEN SMITH etANTOINE GLASER (source www.liberation.fr)

DES RÉSEAUX AUX LOBBIES


Jacques Foccart étant à présent mort et enterré, il est temps de lever le secret des « réseaux Foccart ». Il tient en deux mots : réseaux et Foccart.
Ce n'est pas une mauvaise plaisanterie. Le secret de Jacques Foccart, l'historique Monsieur Afrique du gaullisme, se résume en un demi-siècle de fréquentation du continent noir, une délégation de pouvoir directement par les princes qui se sont succédé à l'Élysée et, on l'oublie souvent, en une vie personnelle entièrement mise au service d'une fonction publique. Résistant, fidèle parmi les fidèles du général de Gaulle pendant la traversée du désert dans l'après-guerre, puis, de 1958 à 1969, son secrétaire général à l'Élysée, ensuite conseiller pour l'Afrique du président Pompidou, du Premier ministre Chirac pendant la cohabitation de 1986 à 1988, et enfin, « conseiller personnel » du président Chirac à compter de mai 1995, Jacques Foccart est mort, le 19 mars 1997 à l'âge de 83 ans, toujours « aux affaires ». Sa longévité exceptionnelle au pouvoir, son autonomie dans la durée n'ont pu exister qu'en dehors des aléas liés aux mandats électifs. Son rôle supposait, aussi, une disponibilité totale, sans « domaine réservé » à l'intimité, aux enfants, à une vie de famille... Voilà l'essentiel. Le reste n'est que dérivé, conséquence logique, halo pseudo-littéraire souvent : des générations de dirigeants africains qui se sont confessés dans l'appartement rue de Prony, dans le XVIIe arrondissement de Paris, ou dans la « case à fétiches » de Jacques Foccart, sous les combles de sa villa Charlotte à Luzarches ; le « pouvoir occulte » du secrétaire général de l'Élysée qui, pendant les onze ans que le général de Gaulle présidait aux destinées de la France, s'occupait à la fois - mélange des genres qui en dit long - de l'Afrique, du renseignement et de la carte électorale française ; enfin, l'homme sans héritiers, dont l'épouse - Isabelle Foccart, morte en 1991 - cachait des oeufs de Pâques pour les enfants des présidents africains qu'elle connaissait tous par leur prénom ; l'octogénaire qui, presque jusqu'au bout, répondait lui-même au téléphone. Jacques Foccart, un secret ? Il détenait des secrets, il les cultivait avec un goût pervers ou subtilement mais, à moins de tomber dans les travers d'une mystification, il n'en était pas l'incarnation. Mort, Jacques Foccart a emporté beaucoup dans sa tombe, mais pas « son » secret.
Et les réseaux ? Longtemps, ils ont constitué la vraie trame des relations franco-africaines, le double fond d'une « indépendance dans l'interdépendance », pour reprendre la formule un peu illusionniste d'Edgar Faure. Issus du compagnonnage d'armes de la France libre, les réseaux Foccart étaient hautement personnalisés, empreints d'allégeance politique et d'une toute gaullienne fidélité. Nés dans les limbes de la légalité, légitimes peut-être mais, en attendant, clandestins, ils avaient un caractère fort, réfractaire, parfois délictueux, et un esprit qui rachetait tout « au service de la France ». On péchait comme on était rédimé : pour la bonne cause. Laquelle ? Elle n'était vraiment claire qu'au départ, dans le combat pour la France libre. Par la suite, il revenait à quelques gardiens du temple gaulliste d'en décider. Jacques Foccart était l'un d'eux, très proche de la flamme, pendant très longtemps. Jacques Chirac, après sa trahison du candidat Jacques Chaban-Delmas en avril 1974, a fait beaucoup d'efforts pour renouer avec lui, dans le but de légitimer historiquement le néo-gaullisme du RPR1.


La France libérée, les réseaux de la Résistance - réseaux gaullistes, communistes, chrétiens, indépendants... - avaient accompli leur mission. Mais la toile était tissée, les liens de compagnonnage subsistaient et, même s'ils étaient mis en veilleuse, le souvenir du passé continuait d'être exalté. Lorsque l'État gaulliste se met en place en 1958, dans un contexte dramatique qui renoue avec l'épopée originelle de « l'homme du 18-juin », ces relais sont réactivés, se remettent au service du Général pour son retour au pouvoir. Déjà, Jacques Foccart est pour de Gaulle ce qu'il restera jusqu'au départ du pouvoir du Général en 1969 : l'homme de l'ombre, certes, mais surtout l'estafier, le valet d'armes portant le manteau et la lance du chevalier, lui mettant le pied à l'étrier. C'est ce rôle, inchangé à travers le temps, qui explique ensuite l'étonnant amalgame dans les fonctions assignées au secrétaire général de l'Élysée. L'Afrique, les « services », l'investiture des candidats aux élections forment la panoplie secrète du chef. Jacques Foccart s'en occupe en jouant sur le registre de l'invisible, le « pouvoir occulte » émanant de ce qu'il conviendrait alors d'appeler, au singulier majestueux, « le Réseau » : l'ensemble des relais gaullistes dans tous les milieux qui, « hors hiérarchie », travaillent pour le « chef historique » et sa « mission » - la grandeur de la France et son rang dans le monde - en se servant de l'État comme « État-moyen ». Un groupe de fidèles décidés et dévoués met l'appareil de l'État au service d'une mystique nationale, celle de l'homme providentiel et de son « grand dessein ». En France, au plus tard à la mort de Georges Pompidou et à l'occasion de la guerre de succession qui s'ensuit, le Réseau éclate, se morcelle. C'est la conséquence logique du combat des chefs, de la querelle des héritiers. Ceux-ci, cependant, préservent longtemps l'Afrique de leurs luttes intestines, foyer originel de leur unité et - avec le feu nucléaire - l'un des piliers du « rang » de la France. Valéry Giscard d'Estaing jouera en Afrique sa partition, emphatique au début, pathétique à la fin. Mais, maître dans sa « case à fétiches », Jacques Foccart veille, garde des ficelles en main. L'arrivée de la gauche au pouvoir, en 1981, clarifie sa position. Des deux pieds, il est désormais dans l'opposition, cultivant les fidélités sur le continent, enregistrant des défections. Par opportunisme, mais aussi « pour servir la France quel que soit son gouvernement du moment », des membres de son réseau africain se mettent à la disposition de François Mitterrand. D'autant qu'il y a aussi la fonte naturelle des décès, des départs en retraite, le non-renouvellement des contacts, un vieillissement général. Pour un Félix Houphouët-Boigny qu'il appelle rituellement tous les mercredis au téléphone, combien de chefs d'État africains que Foccart connaît à peine, qu'il ne voit qu'au cours de leurs passages à Paris ? De plus en plus, Jacques Foccart devient le tuteur des « doyens », du « vieux » président ivoirien et du général-président togolais Gnassingbé Eyadema en Afrique de l'Ouest, du Gabonais Omar Bongo et du maréchal-président zaïrois Mobutu en Afrique centrale. A travers eux, il réinvente le système colonial britannique de l' indirect rule ; en l'occurrence les « chefs » régionaux font passer les consignes de l'ex-Métropole et, en sens inverse, servent de porte-parole pour faire « remonter » l'information. Puis vient le dernier coup de balai dans la toile, déjà un peu poussiéreuse : le déchirement entre chiraquiens et balladuriens. A partir de l'automne 1993 et, d'une façon éclatante, avec la dévaluation du franc CFA - la monnaie commune de quatorze pays d'Afrique, liée d'une parité fixe au franc français - en janvier 1994, le gaullisme n'est plus une cathédrale, mais un nombre croissant de petites chapelles. On se met à parler des « réseaux Pasqua » et des « réseaux corses », à moins que ce ne soient les mêmes, des « réseaux » de Michel Roussin, ministre balladurien de la Coopération, puis du « réseau des Blouses blanches » de son successeur, l'urologue Bernard Debré... Une seule certitude : le Réseau, aussi en Afrique, tombe pan par pan. Dans le village franco-africain, avoir « son » réseau relève désormais du rite d'initiation. Seulement, qu'est-ce à dire ? Du temps de la splendeur de Jacques Foccart , réseau n'était pas le synonyme d'un simple carnet d'adresses, de quelques noms et numéros de téléphone gribouillés sur un calepin.

Qu'est-ce qu'un réseau ? Voilà la question. Non seulement pour lever, à titre posthume, le secret des réseaux Foccart mais, bien davantage, pour comprendre qu'aujourd'hui, les réseaux franco-africains sont en pleine mutation, en fait à l'agonie. Ils se pourrait même qu'ils soient déjà morts mais, comme le disait Nietzsche au sujet de Dieu à la fin du siècle dernier : « On n'a pas le droit de le dire haut et fort. » Parce que, curieusement, les victimes de la mystification l'entretiennent, tiennent à ce que celle-ci se perpétue. Anathème hier, craintivement chuchoté, le mot « réseau » est désormais un lieu commun. Apprivoisé, familier, il a été mis sur la place publique où il circule en se dépréciant. Au point de ne vouloir plus rien dire. A lire toute la prose tardive sur la « Françafrique », cette Atlantide fusionnelle imaginée dans les années 70 par feu le président ivoirien Houphouët-Boigny, l'histoire indépendante de l'Afrique francophone ne serait qu'une succession de « magouilles », de scandales financiers, de « coups tordus » : de Félix Moumié, l'opposant camerounais empoisonné le 15 novembre 1960 à Genève par un agent du SDECE, jusqu'au « génocide franco-africain », l'été 1994 au Rwanda. Le fil conducteur de cette histoire franco-africaine seraient les « réseaux » ; d'abord ceux de Jacques Foccart, puis ceux de Jean-Christophe Mitterrand et, nouveau-nés à droite, ceux de Charles Pasqua, de Michel Roussin, de Bernard Debré, de Jacques Godfrain... Pour expliquer une succession de turpitudes, bien réelles, les « réseaux » de ces divers anti-héros éponymes sont présentés comme l'infrastructure de secrets ignominieux, y compris par le nouveau secrétaire d'État socialiste à la Coopération, Charles Josselin. Mais qui a posé quel acte, précisément ? Et pourquoi l'opinion publique, qui se donne aujourd'hui bonne conscience, n'a-t-elle pas demandé des comptes au moment des faits ? Le moindre avantage de la mystification a posteriori des réseaux n'est pas d'évacuer ces questions, de les ensevelir sous une logorrhée de clichés. « Impénétrables », « ultrasecrets », les réseaux deviennent les chausse-trapes de tout questionnement sérieux.

N'en déplaise aux contempteurs de la vingt-cinquième heure de la politique africaine de la France, « réseau » n'est pas un mot magique qui traverse le temps, un fétiche immuable qu'il suffirait d'invoquer quand il faut expliquer. Issus d'une époque précise, celle de l'État UDR en France et des indépendances en Afrique, le mot et la chose sont liés à certaines conditions. Lesquelles ? Un réseau - dans l'acception qui ne renvoie pas par hasard à la Résistance et à l'action clandestine pour enrayer, dans l'adversité, le « déclin » de la France - désigne un ensemble de personnes qui, hors hiérarchie mais souvent dans l'exercice de leurs fonctions, sont discrètement, sinon secrètement en liaison entre elles dans la poursuite d'un objectif commun. Cet objectif est censé être désintéressé mais, large et vague, il peut receler des intérêts particuliers. Que d'abus n'ont été commis au nom d'une « certaine idée de la France » ? ... Cependant, le propre du réseau, c'est d'être logé au coeur de l'État. Pour autant, tous les membres d'un réseau ne sont pas nécessairement des fonctionnaires. Seulement, liés entre eux par une idée ou une idéologie nationale, ils ne seraient pas en mesure d'agir efficacement sans relais au sein de l'État, l'incarnation hic et nunc de la Nation. C'est là une des grandes forces des réseaux Foccart : à l'Élysée, sous de Gaulle et Pompidou, l'inamovible Jacques a officié dans la longue durée, s'est familiarisé comme aucun élu n'aurait pu le faire avec l'appareil de l'État, ses rouages administratifs, ses serviteurs. Il a ainsi été la clé de voûte d'une amicale de compagnons gaullistes et de sympathisants. D'opportunistes, aussi, qui se sont accolés à son réseau. Ces derniers, souvent - au sens large - dans les affaires, ont plus tard viré casaque, à répétition. Après la victoire de la gauche en 1981, on les retrouvera dans les « réseaux Mitterrand » puis, au moment de sa gloire place Beauvau, dans les « réseaux Pasqua » et, enfin, aux heures de la division du RPR, les uns dans les « réseaux Chirac », les autres dans les « réseaux Balladur ». Réseaux, roseaux... Comme la plante rhizomateuse au bord des étangs, à tige droite et souple, sensible au vent, le plus beau réseau s'enracine dans la boue. Nommez-moi ministre de la Coopération, élisez-moi à Matignon ou à l'Élysée et, du jour au lendemain, je serai un « vrai Africain », adulé et sollicité par des amis - blancs et noirs - un peu partout sur le continent.

Il y a cinq ans, dans Ces Messieurs Afrique. Le Paris-village du continent noir, nous avions décrit, sous la forme d'une galerie de portraits, un processus contradictoire : l'abandon de l'Afrique, le grand départ de la France d'un continent sinistré et, en même temps, la position de plus en plus monopolistique et lucrative de ceux qui, chacun sur son créneau, décidaient d'y rester. Rétrospectivement, cela a paru simple, évident. Et on a un peu vite conclu que l'un allait avec l'autre, que la France, comme déjà au moment des indépendances, ne partait que pour mieux rester... Erreur ! Il y a là un malentendu qu'il convient de dissiper. Car, « ces » - et non pas « ses » - Messieurs Afrique sont, de plus en plus, des privés. Ils agissent en tant que particuliers, dans et pour leur propre intérêt. Les « affaires africaines » sont en train d'être délocalisées : elles quittent le sanctuaire de l'État, où elles étaient logées du temps de Jacques Foccart, pour se nicher en périphérie. Certes, des passerelles existent toujours, l'appui de l'État reste indispensable et, à l'occasion, même le plus libéral des entrepreneurs français n'hésite pas à se draper dans du tissu tricolore. Si c'est payant. Et c'est là toute la différence : aujourd'hui, de plus en plus, les réseaux franco-africains sont des lobbies, des groupes de pression intervenant, comme le dit le mot anglais, dans le hall d'entrée - le lobby - d'un hôtel d'une salle de conférences, dans l'antichambre d'un ministère. Il s'agit de groupements à but lucratif qui, pour des raisons évidentes, comptent sur des hommes politiques et des hauts fonctionnaires, mais qui n'agitent le drapeau national qu'en fonction de leurs intérêts pécuniaires.


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