Tchad 16/12/03:-Mise au point sur le pétrole tchadien: L'argent du brut-Le Tchad, nouveau pays pétrolier.
(par Sabine Girbeau)
5 jours après la cérémonie d'ouverture de la première vanne de l'oléoduc Tchad-Cameroun, le gouvernement tchadien semble vouloir faire taire les détracteurs du projet en mettant en avant le bon déroulement des opérations. Mise au point sur le pétrole tchadien.
Le Tchad : nouveau pays producteur de pétrole d'Afrique. Le 10 octobre dernier s'est déroulée la cérémonie officielle d'ouverture de la première vanne de Kome. Le pipeline de 1 070 km qui relie le Tchad au Cameroun, de Doba à Kribi, est un projet pharaonique, mais aussi un des plus importants investissements privés en Afrique subsaharienne avalisés par la Banque mondiale. Le gouvernement tchadien a voulu montrer patte blanche, après les critiques émises sur sa gestion des comptes, en donnant des garanties sur l'utilisation de cette manne financière.
Le projet de pipeline regroupe un consortium pétrolier - Exxon Mobil, Petronas et Chevron - chargé d'exploiter le pétrole, l'Etat tchadien, propriétaire du projet, récipiendaire des financements de la Banque mondiale, gestionnaire des bénéfices financiers et garant des critères fixés pour l'exécution du projet. Si le Tchad produit actuellement 100 000 barils de pétrole par jour, il compte d'ici la fin de l'année atteindre un rythme de croisière de 225 000 barils quotidiens.
Les recettes nationales doublées
Que va gagner le Tchad ? « Dans un premier temps, explique le ministre tchadien du pétrole, le consortium paie une redevance de 12,5%. Quand il aura amorti ses investissements, ce dernier règlera un impôt sur les sociétés s'élevant à hauteur de 50% de leurs bénéfices », explique Youssouf Abassallah, le ministre tchadien du Pétrole. Bref, l'Etat devrait engranger au bas mot 2 milliards de dollars au cours des 25 ans de la concession pétrolière. Soit une hausse de 45 % des recettes nationales.
Le gouvernement tchadien veut donner des gages de transparence. Une loi votée par le Parlement régit la répartition des revenus du pétrole : 10% sont déposés sur un compte bloqué en destination des générations futures. Le reste se partage entre la fonction administrative (15%) et les secteurs prioritaires (80%) regroupant l'éducation, la santé, les transports et l'environnement. 5% sont versés dans les caisses des collectivités décentralisées de la région pétrolière.
Cet afflux soudain d'argent est l'objet de toutes les convoitises. Le fils du président est soupçonné de s'être offert des hélicoptères avec le pré-financement de la banque mondiale. Le député écologiste, Ngarlédji Yorongar, accuse le gouvernement d'avoir perçu 29 millions de dollars, à titre d'avance sur des royalties, qui n'auraient servi « qu'à l'achat d'armes », selon lui. Le ministre du Pétrole se veut rassurant : « dès la fin du mois, les premiers revenus devraient être déposés sur un compte off-shore, pour garantir une meilleure transparence. De plus, un collège de contrôle formé par des membres de la société civile surveillera l'application de la loi. »
Réussite sous-régionale
Le ministre se félicite de la coopération entre le Cameroun et le Tchad. En effet, sur les 1 070 km de pipeline, 900 traversent le Cameroun. « Aucun incident n'a été signalé, poursuit le ministre. Les Tchadiens et les Camerounais qui ont travaillé sur le projet ont pu circuler aux frontières sans encombre. Un modèle de réussite pour la sous-région. La Cemac (Communauté économique et monétaire d'Afrique centrale) a été consolidée par ce projet. Un des signes de cette coopération est que l'Etat tchadien détient 5% de la COTCO (Cameroon Oil Transportation Company). C'est pour une raison symbolique que nous sommes actionnaire : nous souhaitons être des partenaires présents à tous les niveaux avec le Cameroun. »
Un projet propre ?
La question de l'environnement est le sujet d'une vive polémique. Associations et ONG avaient déjà retardé le projet de plusieurs mois pour permettre la réalisation d'études sur l'impact du pipeline aux niveaux des populations et de la nature. « Les prévisions pessimistes émises par les opposants au projet ne se sont pas réalisées, continue le ministre du pétrole. Les associations peuvent venir sur place visiter ! » Vu pieux puisque c'est du côté camerounais que les dégâts sont les plus notables. En effet, les déchets provoqués par la construction de l'oléoduc ont engendré la mort de cheptels entiers et la prolifération de maladies en juin dernier dans le département de Mayo-Rey.
L'indemnisation des propriétaires terriens et des exploitants a été le premier problème rencontré par les gouvernements tchadien et camerounais. « Mais aujourd'hui, affirme le ministre, il n'y a plus de doléances. Tous ceux qui ont été déplacés ont été entièrement payés. »
Le sud du Tchad risque de voir les tuyaux barrer l'horizon pour longtemps. Bien que les réserves des gisements du bassin de Doba soient estimées à 900 millions de barils, et que l'extraction de 225 000 barils par jour devrait siphonner le sous-sol en moins de dix ans, les sociétés d'exploitation ont déjà prospecté d'autres champs qui s'avèrent prometteurs. Le consortium a encore de beaux jours devant lui.
Tchad 15 juillet 2003:-Les premiers barils du Tchad_Le Tchad produit du pétrole. (par Olivia Marsaud )
Le Tchad vient d'entrer dans le cercle très fermé des pays producteurs de pétrole. L'oléoduc qui doit transporter son brut jusqu'au Cameroun est opérationnel depuis le 15 juillet. Le pipeline est le projet pétrolier le plus ambitieux du continent, mais aussi le plus controversé. Décryptage.
Le mois de juillet 2003 restera dans les annales de N'Djamena. En effet, mardi 15, le Tchad a rejoint le club plus que select des pays producteurs de pétrole. Au terme de trois ans de construction, l'oléoduc de 1 070 km qui relie le bassin de Doba, au sud du Tchad, au terminal pétrolier off-shore de Kribi (sud-ouest du Cameroun), est enfin opérationnel. Le brut mettra deux mois pour rejoindre Kribi et il faudra compter deux mois supplémentaires pour le chargement du premier navire pétrolier. Le début de sa commercialisation est donc prévu pour novembre 2003. 50 000 barils devraient être produits dans un premier temps, passant à 70 000 et 90 000 et pouvant atteindre des pics de 250 000 b/j.
Les réserves de brut du Tchad sont estimées à 900 millions de barils. Leur exploitation, par le consortium composé d'ExxonMobil (40%), Petronas (Malaisie, 35%) et Chevron Texaco (25%), doit durer 25 ans. Pendant cette période, le pétrole devrait rapporter 80 millions de dollars par an au Tchad (soit 45 à 50% du budget national) et 20 millions au Cameroun. L'Etat tchadien intervient à hauteur de 5% dans le capital de Tchad Oil company, la société de commercialisation du brut, et à hauteur de 15% dans la même société, côté camerounais.
Villages vidés
D'un coût de 3,7 milliards de dollars (1,5 milliard pour le champs pétrolier et 2,2 milliards pour l'oléoduc), l'oléoduc Tchad-Cameroun est le projet pétrolier le plus ambitieux d'Afrique mais aussi le plus controversé. Son tracé a touché des centaines de communautés rurales, des villages entiers ont été vidés de leurs habitants sans programmes de relogement et de nombreux agriculteurs n'ont pas été suffisamment dédommagés pour la perte de leurs terres. Malgré les prédictions alarmistes des organisations de défense de l'environnement et des droits de l'Homme, la Banque mondiale avait donné son feu-vert au projet en 2000.
Aujourd'hui, même si le Président tchadien Idriss Déby assure que la richesse engendrée par la commercialisation du pétrole permettra au pays « de sortir de la grande pauvreté », de nombreux observateurs pensent qu'elle lui servira surtout à asseoir ses ambitions de leader de l'Afrique centrale. Pour preuve : en 2000, le gouvernement a déjà utilisé 4 millions de dollars d'avance sur recettes pour acheter des armes. Dans ce pays enclavé, parmi les plus pauvres du monde, « l'or noir est une source potentielle de conflits et un accélérateur de paupérisation », note Bakary Mana Bello, l'éditorialiste de Ialtchad, prenant en exemple les cas du Nigeria et de l'Angola.
Cadre législatif flou
Bakary Mana Bello note que « les retombées en terme d'emplois ne sont pas à la hauteur du projet : seulement 400 emplois permanents, côté tchadien, ont été créés par le consortium », la plupart mal rémunérés et non-qualifiés (l'essentiel étant des postes de chauffeurs et d'agents de sécurité). Il affirme que le pipeline a « bouleversé les zones de cultures et de pâturages » et que les agriculteurs expropriés sont venus grossir le nombre de chômeurs de la capitale.
Pour que la manne pétrolière soit un réel outil de développement économique et social dans un pays marqué par 30 ans de guerre civile et rongé par la corruption, l'exploitation du brut est théoriquement soumise à un conseil de surveillance formé de représentants du gouvernement, du Parlement et de la société civile. Bakary Mana Bello indique cependant que les « Tchadiens souhaitent l'indépendance de ce collège de contrôle vis-à-vis du Palais rose et de la primature ».
10% pour les générations futures
La Banque mondiale a obtenu de N'Djamena l'adoption d'une loi assurant une gestion « saine et transparente » des revenus pétroliers. Celle-ci prévoit que 85% de ces revenus seront investis dans les secteurs prioritaires (éducation, santé, environnement, eau, développement rural, infrastructures). 10% seront bloqués sur un compte d'une banque internationale à l'étranger, « pour les générations futures », et 5% iront d'office au bénéfice des populations de la région de Doba.
L'ONG américaine Catholic Relief Services pointe déjà les lacunes du cadre législatif : la loi ne concerne que les trois gisements de Doba (Komé, Miandoum et Bolobo) et pas ceux qui ne sont pas encore exploités. Elle reste muette sur les revenus tirés des taxes et des droits de douane qui représentent tout de même 45% du total des revenus. Elle est également évasive à propos de la répartition régionale des investissements alloués aux secteurs prioritaires, avec le risque que seule la région de N'Djamena en soit bénéficiaire. Ainsi, entre craintes et espoirs, les Tchadiens attendent de savoir ce que leur réserve l'or noir.
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